Afin que rien ne change


 de Renaud Cerqueux. Par Guillaume Chérel.



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Chronique littérature


Roman afin que rien ne change

Prends-ça dans ta gueule ! 

 

En 2006, je publiais un roman noir, aux éditions du Rocher, intitulé « Prends-ça dans ta gueule ! », où j’imaginais que mon double littéraire, Jérôme Beauregard, kidnappait le patron de « Triathlon », pour avoir une franche discussion politique sur l’ultralibéralisme, la mondialisation


Onze ans après, un musicien, scénariste de BD et néanmoins Brestois, Renaud Cerqueuxpublie un premier roman « engagé », on ne peut plus d’actualité (cf. La nouvelle loi Travail), sans pour autant être didactique, ni militant.

Intitulé « Afin que rien ne change », l’histoire part sur les mêmes bases que mon polar déjanté puisqu’il s’agit d’un enlèvement, d’un rapt, d’un kidnapping, appelez-ça comme vous voulez, mais pas de n’importe qui.

 

Imaginez que Xavier Niel, patron de Free, chez nous, ou Mark Zuckerberg, le milliardaire de Facebook, soit retenu contre son grès par une sorte de Robin des Bois moderne, tendance Anonymous, qui se fait appeler Roswell.

 

A la question : pourquoi lui ? Il répond : « Pinault n’est pas assez populaire, Arnault est trop vieux et Lagardère est un âne… ». 

 

Les plus anciens se souviendront du Baron Empain, dont les malfaiteurs avaient coupé le doigt… Ou de Mesrine tirant sur un journaliste, laissé pour mort dans une grotte.

 

Roswell / Cerqueux est plus subtil que ça. Il utilise une arme autrement plus efficace : la dialectique, non pas marxiste, ni libertaire, mais pragmatique, de bon sens, suivie d’une mise à l’épreuve (une sorte de stage, quoi). 

 

Notre redresseur de torts, transformé en DRH ; ne rigole pas face au cynisme des exploiteurs, il répond à la violence (de l’exploitation) par la violence intellectuelle et pragmatique. En infligeant à cet Emmanuel Wynne, qui préparait une nouvelle organisation du travail de ses employés – pour ne pas dire esclavessous-payés, ce qu’il leur fait subir.

 

Peu à peu, le cynique et décadent fils de « bonne famille » finit par comprendre le message : n’infligez pas à autrui ce que vous n’aimeriez pas qu’on vous inflige. 

 

Il est d’abord enchaîné dans une pièce froide et crasseuse, a peur, se demande qui peut oser le priver de liberté (ni la Mafia ni feu Action Directe). Et même pas pour une rançon, pour lui donner une leçon.

 

Roswell utilise les grands moyens modernes : télévision (pornographie), dialectique, pression psychologique, harcèlement moral, exploitation physique. Il se moque de ce prétendu représentant de l’élite qui ne connait pas la « vraie » vie, n’est pas foutu d’acheter un ticket de métro. 

 

Un parvenu qui emploie une novlangue de colonisé par les anglo-saxons : « Je suis corporate et j’ai la team spirit. ». C'est une expérience, en quelque sorte. Presque une performance artistico-politique. De la télé-réalité en direct-live, in vivo, pour de vrai… 

 

Et oui, le travail à la chaîne ça reste pénible, la précarité usante et le dialogue social une comédie téléguidée par le MEDEF. Les employés ne sont après tout « que » des salariés. Des êtres vulnérables, comme disait Bernard Blier dans un film en noir et blanc : « des chômeurs en puissance. » Pour le coup, ce manichéisme n’en n’est pas un. 

 

Il suffit de constater l’état du monde et des rapports sociaux actuels, toujours basés sur la confrontation et le rapport de force. Sauf qu’en cas de révolution, lorsque que le peuple est à bout, le rapport s’inverse. Les « faibles » s’unissent et deviennent forts et les privilégiés tremblent. Parfois même, certains d’entre eux s’interrogent : d’où vient la violence ? 

 

Ce huis clos grinçant touche sa cible parce qu’il est caustique sans être cynique. Le cynisme et la violence, ce sont les exploiteurs qui en abusent : « À quoi cela sert-il d'écrire des livres si l'on ne peut réveiller quelque chose chez le lecteur ? », demande Renaud Cerqueux. 

 

En voilà une question qu’elle est bonne, aurait dit Coluche. Ce livre n’aura pas de grand prix littéraire, cet automne, c’est certain. Par contre, il peut toucher le grand public, ouvert sur les grandes questions de ce monde, soi-disant « mondialisé », alors qu’il ne s’agit que de ce bon vieux capitalisme revisité. 

 

Les grands patrons le savent bien : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner », commentait le milliardaire Warren Buffet, en 2005, sur CNN.

  

Afin que rien ne change, de Renaud Cerqueux, Le Dilettante, 254 p, 17, 50 euros.

 Guillaume Chérel.

Relecture : Pascale Barbey.





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