Sad Paradise : la dernière route de Jack Kerouac




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Chronique littérature


Sad Paradise : la dernière route de Jack Kerouac

 

Quand Kerouac bretonnisait

 

« Cher monsieur et compatriote. Quand je suis arrivé dans ce pays, j’ai acheté un de vos livres, Sur la route, juste parce que votre nom me rappelait le nom d’un lieu-dit, Kerouac’h, près de ma ville natale qui n’est pas loin de Quimper...». 


Apprenant par cette missive d’un certain Youenn Gwernig, datée de 1966, qu’un lieu-dit se nomme Kerouac’h, en Bretagne, la terre de ses origines, le grand Jack (Kerouac), roi des Beatniks, entame une correspondance avec cet ébéniste (pour vivre), également grand (1, 92 m) poète, musicien, chanteur, un vrai celte, quoi.

 

Jack Kerouac, qui vouait un culte à l’amitié, s’est trouvé un nouveau frère (il a perdu le sien, Gérard, très tôt, et Neal Cassady s’est éloigné de lui, avant de mourir lui aussi le long d’une voie ferrée, abandonné de tous, même de Jack).

 

Ces lettres adressées à l’homme de radio, également grand défenseur de la langue et de la culture bretonne, résonnent encore jusqu’à nous, grâce à l’album photos de René Tanguy, intitulé Sad Paradise. C’était le titre d’un poème d’Allen Ginsberg offert à Kerouac et son pote Neal Cassady, avant qu’ils ne partent bourlinguer, une dizaine d’années, sur les routes de l’Amérique et du Mexique.

 

C’est aussi le nom donné au personnage de la version édulcorée de Sur la route, avant qu’on finisse par publier le « rouleau » : la vraie version voulue par Jack. Mais n’entrons pas dans les détails de spécialistes, et intéressons-nous plutôt à ce beau livre publié par un éditeur Breton, lui aussi, Locus Solus.

 

Les photos de René Tanguy mettent en valeur cette belle amitié de fin de vie, puisqu’elle est interrompue en 1969, à la mort de Kerouac, à 47 ans. Ces trois années de correspondance ont été entrecoupées de rencontres alcoolisées, évidemment, et de grandes discussions sur la littérature et la culture bretonne :

 

« Jack à Youenn, le 29 février 1967 : «Ce que je veux vraiment, c’est que tu me trouves une belle auberge au bord de la mer dans le Finistère, où je pourrais enfin écrire à minuit le 2e tome de LA MER, l’Atlantique dans le Finistère, et où nous pourrons boire, chanter, se parler, voir des gens, conduire, marcher, faire du stop, manger des crêpes bretonnes, bon. » (…) « Cher Jean-Louis, vieux frère...» «J’ai dû cesser d’écrire cette lettre hier soir, pas vraiment à cause de la machine à écrire, mais parce que je me suis saoulé comme un marin breton». Nous voilà à Brest dans la bruine du port de commerce ou face au vide et au silence, dans les hauteurs des monts d’Arrée. «Et rappelle toi», annonce Jack. «Je te l’ai promis, je dois visiter la Bretagne avec toi pour la vraie première fois... À Quimper...»

 

Pendant ces trois années, ils discourent de littérature et d’art, mais le vrai sujet de leur débat est la Bretagne, son histoire, sa culture. Jack Kerouac était obsédé par ses origines bretonnes. Il n’aura pas le temps de percer ce mystère généalogique. Les difficultés financières et sa dépendance à l’alcool ne feront que reporter son voyage. Il meurt en octobre 1969, avec le billet d’avion dans la poche. Il ne rejoindra pas Youenn dans ce Centre-Bretagne dont ils étaient originaires.


Les lettres, reproduites en fac-similé dans Sad Paradise, sont librement « accompagnées », dixit l’auteur, par les photographies de René Tanguy. Pour se souvenir, le Brestois est parti sur la route de Kerouac « Il a fallu que je trouve ma place entre ces deux grands bonhommes» confie René Tanguy :

 

«Jeudi soir, je suis allé à une fête sur Riverside Drive. Tous ces mecs qui se prennent pour des beatniks portaient les panoplies de circonstances : des barbes et des fringues dégueulasses ! Dans deux ans ils porteront tous des costumes gris et seront en cravates, ils porteront "le verbe haut" des putains d'esclaves du système, avec leur belle maison de la banlieue chic, en allant à des fêtes très guindées au volant du dernier modèle de voiture sortant des usines de Détroit, et en n'en ayant rien à foutre de la dernière petite parcelle de liberté moribonde qui reste à l'Homme ». Jack lui répond : « Tu me manques vraiment. Je crois que tu es le seul homme que je connaisse aujourd’hui dont la conversation et la présence sont un cadeau (…) Dear Youenn, mon vieux cul» ; «sacré vieux chouan-Iroquois, salut !» ; «Qu’est-ce que c’est Ellesdee, imported or domestic ?» ; «Cher Kadoual merdeux» ; «Je t’ai toujours aimé, mon Bon Gros Shieur». (les fautes de franglais sont de Jack ndla).

 

Sad Paradise est un échange permanent entre photos et textes, une invitation à partir, à rêver de liberté. Ses clichés prennent parfois deux pages : « afin de noircir davantage le livre. Pour couvrir leur existence entre les paroles ».

 

Il y a des photos décadrées, mouillées par la pluie, ou les vapeurs de l’alcool. Comme au Middle of Nowhere, qui porte bien son nom, dans les Monts d'Arrée, et au Nicky’s bar, tenu par le beau-frère de Kerouac à Lowell, où Jack a grandi, entre la frontière canadienne et américaine, chez les Canucks qui parlaient le « joual ».

 

Sad Paradise : la dernière route de Jack Kerouac, de René Tanguy, est précédé de deux textes de Jean-Luc Germain, traductions et notes Annaig Baillard-Gwernig, édition bilingue, Locus Solus, 210 pages. Locus-solus.fr la newsletter.

 

Guillaume Chérel

Relecture : Pascale Barbey





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