Coup d'plume ! - El Don Denis de la puerta de Montreuil

Auteur : Éric Lamouroux



El Don Denis de la puerta de Montreuil et Éric Lamouroux
El Don Denis de la puerta de Montreuil et Éric Lamouroux en arrière plan !

  

 

El Don Denis

de la puerta de Montreuil

 

 

 

 

  




Bas Montreuil, 248 rue de Paris


 

Montreuil change et Le Denis... ben lui, il n’aime pas trop ça.

 

À 35 ans, Le Denis n’est pourtant pas un de ces vieux aigris qui tartinent notre pain quotidien d’une dégoulinante confiture de "vraie" vie, de celle qui était bien mieux avant.

 

Avec son physique de poids plume, il parait même bien plus jeune que son âge, mais pourtant lui, se considère comme un ancien, un ancien de Montreuil.

 

Et donc Montreuil change, il y a du nouveau : nouveaux bâtiments, nouveaux commerçants et nouveaux habitants.

 

Et donc Le Denis n’aime pas ça.

 

Par exemple moi, son voisin d’en face, dans la cour, je suis nouveau dans la copropriété. Et même si je suis arrivé avant la migration massive des bobos sur ce coin de banlieue à la mode, et seulement cinq ans après lui, cela m’a couté d’homériques discutions et pas mal de canons pour écarter une suspicion comme quoi, je ferais partie de la race des "gars pas authentiques" .

 

Maintenant on s’accorde plutôt bien avec Le Denis, on se marre même bien ensemble.

 

Idir, le frère de Momo qui tient le café à côté de la maison, nous a offert une table de son bistro. C’est sympa, mais je le soupçonne aussi de vouloir un peu nous éloigner du bar.

 

Certainement pour préserver la bonne réputation de son commerce qui souffre de nos dérapages éthyliques. Embardées qui peuvent clasher en chocs frontaux si la clientèle n’apprécie pas notre équipée truculente.

 

Le Denis a une grande gueule et moi je sais intimider, voir cogner si nécessaire.

 

Mais bon, on a néanmoins apprécié le geste et on a placé le guéridon, pile-poil au milieu entre la maison du Denis et la mienne. Il a ramené une chaise de chez lui et j’en ai ramené une de chez moi.

 

Pour l’apéro il me fait goutter ses pinards préférés et moi je lui fais goutter les miens. Lui il est d’Angers alors il est plus vins de Loire, moi je ne suis pas du Languedoc, mais j’aime bien leurs vins.

 

Quand il fait chaud et que je ne bosse pas, avec Le Denis, on se retrouve dès l’après-midi. Il est presque toujours dispo, car il bosse chez lui, il est graphiste, maquettiste, illustrateur, peintre.

 

De ce que j’ai vu de son boulot, j’aime bien.

 

Ce que je préfère, ce sont les peintures. J’aime bien son style brut sans fioritures prises de tête, les portraits sont haut en couleurs et leurs couleurs définissent clairement chaque personnage.

 

Il peint sur n’importe quoi, avec ce qu’il a pu récupérer comme peinture et comme support. Il ne peint pas pour les autres, il ne montre pratiquement rien et ses œuvres sont entassées en vrac et n’importe où dans son atelier qui est aussi son chez lui.

 

Il est du genre à prendre son temps, à fumer ses gitanes sans filtres ou ses pétards tranquille à l’ombre dans la cour.

 

On aime aussi la Jeanlain.

 

Et pas besoin d’encombrer le frigo, les épiciers de la Rue de Paris vieille à toujours en avoir une demi-douzaine bien fraîches.

 

Au début on allait juste en face, jusqu’au jour où le patron nous a pris pour des blaireaux et a augmenté la bouteille de quinze centimes.

 

J’ai réclamé explications a monsieur Ghemari qui m’a justifié « ben qu’est-ce que tu veux faire, c’est comme ça, il n’y a que vous deux qui achetez des Jeanlains, et vous exigez qu’elles soient bien fraîches, et moi ça me prend trop de place dans les frigos, et les Heinekens et les kronembourgs, je ne peux pas les mettre au frais, les autres clients ne sont pas content, alors l’augmentation c’est la loi du marché.

 

Comme un con, ça m’a fait marrer et, connement, je lui ai pris deux bouteilles.


J’ai raconté le truc au Denis en me marrant et lui, ça l’a pas amusé du tout.


Il m’a dit de le suivre et on a rapporté les bières.


Devant la fureur de mon pote, Monsieur Ghemari était prêt à me rembourser sur le champ, mais il a 
dû avant, se gaufrer une longue et véhémente remise à l’heure. Il s’est fait traiter de petit patron avide et abruti.

 

Le Denis a rappelé au petit épicier ses pleurnicheries quand l’hypermarché s’était installé au début de la Rue de Paris. Le Denis l’avait pourtant rassuré et assuré que lui ne mettrait jamais les pieds dans l’usine à provision et qu’il resterait client de l’épicerie.

 

Conclusion du Denis : Monsieur Ghémari était un traître et il ne méritait pas ses clients restés fidèles.

 

J’étais mal pour l’épicier, mais putain, c’est mon ami qui avait raison. Car oui le félon s’était vu trop beau et nous avait vus trop souvent, mal habillé, acheter des bières.

 

À ses yeux nous n’étions certainement pas respectables, des bourrachos accros à l’alcool, voir pire vu qu’on y achetait aussi du papier à rouler.

Il nous a cru dépendants à son commerce et en bon petit vautour a augmenté ses prix.

 

Alors maintenant, on achète nos bières quinze centimes moins chères, un peu plus haut dans la rue, chez l’épicerie Miranda, et on se fait un malin plaisir de passer, les bras chargés, devant la boutique du fourbe Ghemari.

 

Donc, quand il fait chaud l’après-midi, plutôt que de boire du vin, on s’hydrate tranquillement à la bière. On s’arsouille gentiment, et puis des fois un peu plus tard vers l’heure plus conventionnelle de l’apéro, nos femmes nous rejoignent avec nos gosses dans les bras.

 

Elles prennent un verre ou deux, se font la conversation, rigolent à nos bêtises, puis nous laissent à nos conneries et retournent dans leur foyer.

 

Elles sont bien plus raisonnables que nous qui continuons à picoler, jusqu’à l’ivresse festive.

 

Une fois le palier de la déraison franchi, on se met à brailler, à écouter la musique trop fort, à chanter. Cela monte crescendo à la mesure de notre taux d’alcoolémie, jusqu’à qu’on se fasse engueuler comme des gamins, par nos femmes qui n’arrivent pas, à cause du bordel, à coucher les gosses.

 

Héhéhé, on ricane sous cape, on traine encore un peu et puis on se quitte en titubant, en cognant dans la table, les chaises, ce qui nous fait repartir en bidonnages.

 

Ça, c’est les bons soirs. Mais il lui arrive aussi, trop souvent à mon goût, d’être maussade, et dans ces cas là, les soirées ne s’éternisent pas. Faut dire qu’il a une façon bien à lui de voir les choses.

 

Par exemple, nos bruyantes fiestas, il ne comprend pas que cela puisse agacer l’acariâtre Madame Brossé, notre autre voisine de la cour.

 

Si elle ose une réflexion quand on est en train de ripailler, elle se fait, illico, sèchement rembarrer. Le Denis prend même un malin plaisir, à force de trivialités et d’obscénités, à la faire fuir, outrée et apeurée dans sa maison dont elle clôt précipitamment toutes les ouvertures.

 

Un matin, vers onze heures du mat, au lendemain d’une de nos soirées particulièrement arrosées, l’impudente rabat-joie s’est mise à vouloir nettoyer les pavés devant chez elle, donc sous les fenêtres du Denis.

 

Le fracas des volets quand Denis les a balancés contre la façade a pétrifié la Mère Brossé.

 

« Mais qu’est ce que tu fais vieille folle ? T’as que ça à foutre, à brosser les pavés de bon matin, la mère Brossé ? T’as pas plutôt une bonne vieille merde pour vieille folle à regarder à la télé ? »

 

Voilà quoi, il peut être maussade parfois.


Il a sa façon de voir, et pas mal de choses l’énervent.
Et quand quelque chose l’énerve, il le fait savoir.


Une personne qui jette un détritus sur la voie publique se fera immédiatement traiter de connard.

 

Que cela soit un gamin, une vieille ou un mec balaise, il se verra gratifié d’un connard bien sonore pour être bien senti.

 

Une voiture stationnée en double file qui perturbe la circulation se prendra un coup de pompe quand il la dépassera sur son vieux biclou.

 

Des gens en terrasse de café ont le malheur d’avoir une conversation sur la vie qui ne correspond pas aux idées du Denis et ils vont se faire pourrir la vie jusqu’au moment où à bout d’arguments, ils vont céder, déguerpir ou lui en coller une.

 

Ça lui arrive parfois de prendre une beigne.

 

j’ai essayé de lui parler un peu, lui ai conseillé de ne pas prendre les choses, autant à cœur, de laisser filer de temps en temps.

 

Parce que du cœur, il n’en manque pas.

 

Le pirate est un tendre, et comme tous les gentils, il a dû morfler. Il m’a pas fallu longtemps pour m’apercevoir que cette armure de rude intransigeance n’était qu’un nouveau cuir un peu plus épais, un rechapage destiné à rendre le bonhomme bien plus difficile à écorcher.

 

J’ai eu le malheur, en espérant le détendre, et puis parce qu’il me fait penser réellement à lui, avec sa petite barbiche, son petit physique, son côté attachant et son putain de caractère, de le comparer à Don Quichotte de la Mancha.

 

"El Don Denis de la Puerta de Montreuil" j’ai naïvement plaisanté.

 

Ça l’a foutu en rogne, il a commencé à me traiter de couille molle sans principes. Il voulait continuer à m’incendier, mais j’ai déguerpi avant de lui coller une beigne.

 

Il a ses principes, ses habitudes bien établies et il a beaucoup de mal à en déroger.

 

Par exemple, il est content d’avoir un gosse, mais bon, ça lui a chamboulé la vie. Ça lui a donné des contraintes et Dieu sait qu’il n’aime pas ça.

 

Déjà, il lui faut un peu plus de pognon, donc accepter des boulots de graphistes qui le font chier. Il est capable de s’enfermer des jours pour créer, gratos, la pochette de Disque d’un groupe de potes, mais pour une commande bien payée qui ne l’intéresse pas, il va trouver toutes les excuses possibles pour ne pas se mettre au taf.

 

Son jusqu’au-boutisme, qui peut aussi être un peu égoïste, fait qu’il y a parfois un peu de tension dans le couple.

 

Alors sa femme, pour lui accorder des soupapes de sécurité et pour se ménager un peu elle même, s’accorde des temps de repos, avec le petit, dans le confort de la demeure familiale, dans une lointaine banlieue plus aisée.

 

Elle lui propose bien de les accompagner, mais il décline toujours, en ayant bien entendu, la maladresse de préciser que les bourgeois l’emmerdent, et que quitte à se faire chier, il préfère le faire chez lui.

 

Et puis aussi et surtout, ça lui plaît bien, ces retours au célibat. Plus personne pour le border, il peut déborder tranquille.

 

Je ne le vois pas beaucoup durant ces périodes, car la frénésie le prend et il se lance dans la tournée des rades de Montreuil, il déchire la nuit et se recolle le jour.

 

Je ne peux suivre le rythme, moi, j’ai donné avant, mais j’ai plus envie maintenant, trop épuisant, et puis j’ai une femme, un gosse et un boulot qui commence tôt.

 

Un matin, en partant vers 6 h, j’ai vu la porte des escaliers qui mènent chez lui grande ouverte.


Je l’ai découvert inerte, allongé sur le dos, tête en bas dans les marches.
Je me suis sérieusement inquiété quand j’ai aperçu la bave qui, par gravité, avait coulé sur sa joue 
puis séché sur son œil clos.

 

Mais j’ai été rassuré en m’approchant, quand j’ai perçu le léger ronflement irrégulier qui activait sa frêle poitrine.

 

J’ai pris mon petit pote dans les bras, je l’ai allongé dans son lit, mais je ne l’ai pas bordé, car j’étais quasi sûr que cela n’était pas dans ses principes.

 

Je suis rentré du taf vers 15 h, fatigué par le labeur et la chaleur lourde de ce début d’été, mais suis quand même passé contrôler l’état de mon voisin. Il était toujours endormi, mais désapé sous la couette en position confortable.

 

Je suis rentré dans ma maison vide. J’avais 1 h 30 devant moi avant d’aller récupérer mon fils.

 

J’avais moi aussi besoin d’une sieste alors, après avoir bu un verre d’eau puis pissé, je me suis mis au lit.

 

J’avais du mal à m’endormir, car l’extracteur en bout de cheminée du kebab voisin avait visiblement un problème. Il crissait désagréablement en continu.

 

J’ai fermé la fenêtre et j’ai pu m’endormir.
Pas longtemps.


Cris, insultes vociférées et cognements métalliques avaient vaincu le double vitrage.


La tête dans le cul et en calbute, j’ai ouvert la fenêtre.


Le Denis, en "marcel" et caleçon, s’agrippait en haut des trois mètres de tuyau de la cheminée du 
Kebab.

 

Avec une grosse clef à molette il finissait de dévisser le gros capuchon en galva, protecteur de la turbine défectueuse, trop bruyante, et donc contraire aux principes du Denis.

 

Ali, le Turcokurde, propriétaire du kebab, était sur le toit au pied de la cheminée de ventilation qu’il secouait, tout en insultant copieusement dans sa langue, l’acrobate qui était en train de dézinguer son commerce.

Mehmet, son frère, armé d’un sac de pommes de terre, bombardait Le Denis depuis la lucarne de toit.

 

Madame Brossé, bien sur elle aussi au spectacle, semblait pour une fois plus amusée que choquée. Elle attendait le moment délicieux où le Denis frappé par une patate chuterait et viendrait s’écraser sur le toit du Kebab.

 

Et moi je gueulais vainement sur mon pote en essayant de lui faire entendre raison, tout en ordonnant aux ottomans furieux de se calmer aussi.

 

Le noble Hidalgo de la Rue de Paris n’en avait cure, tout à sa rage enthousiaste, il venait de réussir à retirer le chapeau de ventilation et le propulsa fièrement sur ses ennemis.

 

Il s’attaquait maintenant à la turbine découverte. Il s’amusa à insérer l’énorme clef à molette entre les pales en rotation, qui en se déformant se mirent à grincer dangereusement.

 

Mehmet était à court de fruits et légumes, Le Denis œuvrait donc sans résistance, devant nous, spectateurs impuissants.

 

Madame Brossé espérait ce que Ali et moi redoutions, ce moment fatidique, où la cheminée assiégée et son fol assaillant s’écrouleraient de concert, emportant par la même, le vieux toit branlant ainsi que le pauvre Ali.

 

Ce fut plutôt un moment charnière qui se présenta à nous.

 

La femme du chevaleresque Bas-Montreuillois, de retour et fraîche d’un repos sans accroc, apparut dans la cour, enfant dans les bras.

 

Il ne lui fallut qu’un court instant pour évaluer le degré d’absurdité de ce qu’elle découvrait.

 

Alors elle eut un moment très calme, tête baissée vers le sol. Un calme qui imposa la paix. Plus aucun cri, plus aucune insulte ne fusaient, jusqu’à l’extracteur qui semblait maintenant fonctionner sans bruit.

 

Nous étions tous, Madame Brossé, Ali, son frère, Denis, son fils et moi suspendus à une réaction...

 

Quel genre de tempête allait suivre cet inquiétant repli sur soi ?


Mais non elle restait paisible, en silence, on avait l’impression que cela pouvait durer et personne n’osait interrompre cette quiétude.

 

Un premier léger crissement se fit entendre, le deuxième un peu plus fort, la turbine était repartie et les couinements lugubres s’amplifièrent, et cela devint insupportable pour Le Denis qui enfonça fermement la clef à molette dans la turbine qui, dans un ultime râle métallique, rendit l’âme.

 

La femme de Denis leva la tête vers lui et son regard désabusé se mouilla douloureusement.

 

Ces larmes douchèrent les velléités.

 

Ali et son frère orientalement gênés par la dignité de cette femme en pleurs baissaient la tête honteusement.

 

Madame Brossé dodelinait hypocritement de la tête pour ne pas divulguer l’extrême joie que cette situation lui procurait.

 

Moi, je trouvais tout cela plutôt sacrément spectaculaire, je trouvais même du panache à mon ami en caleçon, j’attendais la suite.

 

Ce silence, après la tourmente, était beau, dramatiquement poignant, certainement trop pour le petit du Denis. Le bébé partit dans des sanglots emphatiques qui hurlaient un énorme chagrin et sonnèrent la fin définitive des hostilités.

 

Le Don cessa le combat.

 

Malgré sa ridicule armure, il descendit de son piédestal dans la dignité et franchit sans accrochage le terrain hostile de l’orient sauvage.

 

L’impitoyable vendetta turcokurde devra attendre que des yeux innocents n’en soient pas témoin. 

 

Eric Lamouroux

 

Relecture : Pascale Barbey





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