Des romans dingos rigolos chez Agullo !



Agullo Fiction est une jeune maison d’édition indépendante basée à Bordeaux. Ce qui la caractérise, c’est son identité visuelle. Chaque ouvrage publié est une petite œuvre d’art, un livre-objet, créé par le directeur artistique sud-africain, Sean Habib, qui avait lancé l’habillage des éditions Mirobole, basée également à Bordeaux. Le titre de chaque livre est sur un bandeau cartonné, ce qui fait que la couverture se retrouve sans nom d’auteur, ni de titre, quand on enlève le fameux bandeau.

 

Chaque couverture est un « photogramme » unique. Enfin, le choix et le ton des livres sont originaux, pour ne pas dire singuliers, hors formatage supposé commercial en tout cas.



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Chronique littérature


Bagdad la grande évasion !
Héros secondaires


Zarma le zarbi chez les déjantés du conflit armé

 

Vous avez lu Catch 22, de Joseph Heller ou Les chèvres du Pentagone, de Ron Johnson ? Non… bon, vous connaissez Mash, que ce soit au ciné, ou en série TV ? Vous y êtes presque… mais en plus déjanté encore.

 

Les romans ayant pour thème la folie guerrière ne manquent pas. C’est même devenu un genre littéraire, si l’on compte le nombre d’ouvrages écrits sur la période 14-18, depuis L.F Céline, jusqu’à Pierre Lemaitre (Au-revoir, là-haut), récemment.

 

Mais les romans noirs ayant pour fond les conflits récents ne sont pas légion. On n’est pas prêts d’oublier Bagdad, la grande évasion ! Premier roman du journaliste Saad Z. Hossain, né en 1983 à Dacca, au Bangladesh. 

 

En 2004, Bagdad est occupée par les forces de la Coalition, aux mains des différentes factions qui se partagent les quartiers dans l’anarchie la plus totale. Les tirs de missiles ripostent aux armes automatiques, des engins explosifs pètent à tous les coins de rue.

 

Depuis la mort de Saddam, la cité est devenue un véritable piège pour le gentil Dagr (ex-prof qui essaie de rester rationnel), et Kinza le truand, qui partent en direction de Mossoul, en quête du trésor de feu Tarek Aziz, l’ancien ministre des affaires étrangères, comme le prétend Hamid (une brute).

 

Un trésor caché dans un bunker, dans le désert… mais pour cela il faudra échapper à la folie meurtrière du « Lion d’Akkad » (le Druze), qui réussit le tour de force d’effrayer tout le monde, dans ce chaos.

 

Les trois compères prennent la route, avec l’aide d’un GI un peu barré (Hoffman), en évitant tant bien que mal la vengeance d’une imam sanguinaire (Mère Davala).

 

Le tout au beau milieu d’un conflit millénaire, parfois fratricide (sunnites contre chiites), avec pour acteurs sanguinaires des mercenaires, les forces armées étrangères et/ou nationales.

 

Bref, c’est un sacré bazar. Il est même question d’une antique légende, dont les secrets sont peut-être dissimulés dans les rouages d’une montre étrange qui ne donne pas l’heure.

 

Vous avez compris, le temps est compté et les dialogues, cette fois aussi très nombreux, ne sont pas piqués des hannetons. Jugez-en : « Il devrait avoir un procès.

 

- "Par la corde ou par les armes ?"
- "Un procès équitable."
- "De quoi tu parles, merde ?"


Ou encore :

 

- "Hoffman, êtes-vous homosexuels ?"
- "Non, mon capitaine ! J’ai même été marié. Elle m’a quitté pour un taxidermiste".
- "Bon, alors, qu‘est-ce que vous fichez avec ces Arabes, Hoffman ?"
- "Ça ne vous gêne pas si je l’allume ?"


Fumer du haschich était une pratique admise par les fondateurs de cette ville.
Je parlais de sens métaphorique caché sous la littéralité des mots et des rites dans nos religions. »

 

Et enfin :

- "En plein somnambulisme, il m’a mordu la jambe avant de construire une cabane (…) puis il s’est fait une soupe aux balles."


- "Seriez-vous d’accord pour admettre que toutes les religions sont un fondement ésotérique sous leur sens orthodoxe littéral ?"

- "Euh, je ne pige même pas ce que ça veut dire."


La suite à l’avenant. C’est tordant jusqu’au bout. Même dans ses remerciements : « Je voudrais remercier ici ma famille de n’avoir jamais manqué une occasion de moquer mes prétentions littéraires et de ne m’avoir jamais prodigué aucun encouragement. Merci aussi à mes vieux amis de leurs sarcasmes sans bornes (…). »

 

Bagdad, la grande évasion !, de Saad Z.Hossain, traduit de l’anglais (Bangladesh) par Jean-François Le Ruyet, 373 p, 22 €, Agullo Fiction.

 

Guillaume Chérel

Relecture : Pascale Barbey


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Bagdad la grande évasion ! + Héros sec
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Bagdad la grande évasion !
Héros secondaires


Les petits frères des Watchmen se la jouent Big Lewobski

 

Héros secondaires, de l’américain S.G Browne, cet étrange roman burlesque. Il raconte l’histoire de Lloyd Prescott, trentenaire newyorkais intelligent, qui n’a donc pas envie de perdre sa vie à la gagner bêtement. Dans le marketing, par exemple, vu qu’il a vaguement étudié dans ce domaine.

 

Paradoxalement, dans le seul but de payer sa colocation et de quoi se nourrir, il prend le risque de se prêter à des essais médicamenteux.

 

Pour résumer, il est cobaye pour l’industrie pharmaceutique, ce, malgré les tentatives pour le remettre dans le droit chemin (trouver un « vrai » boulot) de sa petite copine ; laquelle arrondit ses fins de mois en faisant la quête, déguisée en princesse qui distribue de la poudre de perlimpinpin…

 

Mais voilà que notre « anti-héros » s’aperçoit qu’à chaque fois qu’il baille (c’est son côté Gaston Lagaffe), il endort son entourage. Bref, il ressent des effets secondaires qui ressemblent à des superpouvoirs. Comme certains de ses collègues de misère, d’ailleurs.

 

Car il s’agit bien de petits boulots de complément, au départ, qui se prolongent : « Nous sommes des mutants génétiques vivant à New York City. Nous n’avons pas d’autre choix que de devenir des supers héros. » Sauf que ces pouvoirs sont pouraves : ils provoquent de l’eczéma, des érections intempestives… font vomir et endorment, donc, comme on l’a vu. 

 

Le petit groupe de Pieds-Nickelés s’interroge : doivent-ils prévenir les autorités ? D’autant plus qu’il se passe des trucs beaucoup moins sympas dans la ville, depuis quelques semaines. D’autres cobayes sèment le trouble. Encore faut-il qu’on les croit… Car les nouveaux Watchmen (BD culte scénarisée par Alan Moore) ont du plomb dans l’aile.

 

L’idée est géniale parce que le ton a beau être drôle (se moquer de ces Avengers du pauvre, façon humour trash à la Dead Pool, c’est cool), faussement léger, sur un sujet d’actualité plutôt effrayant. Récemment, en France, un homme est mort après avoir testé des médicaments. 

 

La trame de cette histoire étrange s’appuie sur une dure réalité : des volontaires sont prêts à prendre le risque de s’abîmer pour de l’argent. L’une des forces de ce roman insolite est de pointer du doigt plusieurs travers de notre société dite moderne, au moyen de métaphores grotesques.

 

Les apprentis-sorciers du lobby pharmaceutique n’ont aucune limite dans le seul but de s’enrichir : « Les États-Unis et la Nouvelle-Zélande sont les seules nations industrialisées au monde qui autorisent les groupes pharmaceutiques à faire la publicité de leurs médicaments auprès des consommateurs. Tous les autres pays occidentaux ont interdit cette pratique. » 

 

L’air de rien, avec son humour caustique, l’auteur aborde aussi les relations homme-femme, la vie de couple, le statut de « loser » dans un pays qui prône le succès à tout prix.

 

C’est la génération Z (après la X et Y), qui ne croit plus en grand-chose et se laisse aller au grès du flow. La génération Bukowski, tellement aware qu’elle en devient d’une sagesse rare, à fond dans la pleine conscience de ce qu’il ne faut plus faire (se battre pour des idées chimériques, se tuer à la tâche, faire l’amour et la guerre, parce que ça se termine mal, ni trop se droguer et boire à en mourir).

 

Ils sont en marge de la société. Libres mais aux limites de la précarité. En équilibre. C’est une génération d’artistes potentiels. Mais trop blasés pour travailler, parce que c’est fatiguant. Ils vivent dans l’instant. Ironie du sort, ils deviennent spectateurs d’eux-mêmes, se regardant regarder les autres s’agiter.

 

Voilà un roman à la fois mordant et tendre, comique et pessimiste qui a les qualités de ses défauts. Trop de dialogues, parfois (les auteurs américains, qui ont tous un agent, ont tendance à tirer à la ligne dans le but d’être adapté en série télé), trop de bla-bla, ça traîne en longueur, entre deux fulgurances.

 

Et puis la fin nous laisse sur notre faim. Mais qui aime bien charrie bien. Héros secondaires rappelle un peu la loufoquerie des personnages de La Conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole. C’est ce qui s’appelle un compliment.

 

Héros secondaires, de S.G Browne, traduit l’anglais (USA) par Morgane Saysana, 352 p, 22 € Agullo Fiction.

 

Guillaume Chérel

Relecture : Pascale Barbey


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