Coup d'plume ! - Avis de grand froid

Auteur : Éric Lamouroux



Avis de grand froid photo



Bas Montreuil, 248 rue de Paris


 

Madame Paillette est morte, et c'est peut-être mieux comme ça. Cela fait un peu salaud de balancer ça comme ça, mais c’est ce que je pense.

 

Car, la doyenne de l'immeuble, de l'autre coté de la cour, fenêtres sur rue au dernier étage, était vieille, bien trop vieille pour subsister seule dans ces temps égoïstes où chacun pense à sa gueule.

 

Et puis aussi, Madame Paillette partait bien trop souvent en cacahuètes.

 

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 « Je vais me permettre d’intervenir. Oui, j’avais parfois des absences, il m’arrivait par moment d’être confuse, mais quoi ? J' aurais dû accepter d’être fichue dans une prison pour vieux dingos ? Non, je ne me sentais pas assez toquée pour ça. Même si il est vrai que parfois, je sais qu’il me venait de drôles d’idées ».

 

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Comme par exemple, il n'y a pas si longtemps, un soir où il faisait froid, bien trop froid pour, comme on disait à son époque, pour courir l'aventure hors de chez soi, elle a pourtant décidé que cela datait de trop, quand même, qu’elle n'avait point rendu visite aux voisins de la cour. C’est-à-dire nous.

 

Alors, bien décidée à suivre cette impulsion déraisonnable, l’ancienne, au moral d’acier bien trempé, s’est cramponnée à la rampe, et ça n'a pas été une mince affaire pour ses vieilles guiboles d'enchaîner les marches dans le rythme soutenu qu'elle  voulait s'imposer.

 

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« Fichtre ! On peut même dire que ça m’a pris pas loin d'une vie pour débouler au bas des escaliers, jusqu'à la cour gelée qui m’intimidait un peu du fait que je ne l’avais point franchie depuis bougrement longtemps ».

 

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Essoufflée, face à la courette qu'elle allait devoir affronter, la vieille dame a laissé une respiration plus paisible se rétablir.

 

Elle a aussi très intelligemment tiré parti de ce répit pour bien visualiser le parcours à respecter. 

 

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 « Ben oui, j’avais pas envie de m'emmêler les  savates sur les pavés défoncés. Un sacré gymkhana ! Et pourtant, bigre, d'une traite je l’ai franchie ».

 

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Elle a en effet aisément triomphé de la zone mal éclairée et elle a aussitôt cogné chez nous.

 

Elle a même toqué si vigoureusement que j'ai été étonné, en ouvrant la porte, que des os si frêles et rabougris puissent frapper aussi fort sans se briser. 

 

Elle n'était vêtue que d'une chemise de nuit, et sa peau qui devait autrefois, être souple et douce, semblait avoir muée en film étirable translucide avec, pour ce soir d'hiver, l'option chair de poule. 

 

La mémé semblait surprise et même furax de me trouver là,

derrière la porte de chez moi.

 

Elle n'avait pas pris le temps d'arranger sa maigre chevelure blanche et tel un oisillon tombé du nid qui se la joue dragon,

elle expirait par le nez, en sifflant des petits nuages de vapeur.

 

Ah! Nom d'un chien, si elle avait pu, elle nous aurait foutu illico à la porte... la ptite vieille…

 

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« Mais parce que vous n'avez rien à fiche là, nom de Dieu, 

puisque c'est pas vous qui logez  là ».

 

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Ah…

 

On a essayé de lui expliquer gentiment que SI, c'est nous qui vivons là, depuis quinze ans maintenant.

 

Son œil s'est plissé, la cataracte s'est désopacifiée, éclairée, l’iris a fait le point, et on a pensé qu'elle nous avait remis.

 

Mais… 

 

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« Malheureux de vous ! Les boschs vont revenir ! Et votre garçon, ce coup-ci, l'aura pas la chance que son ballon, y tombe dans l'escalier de la cave, pile poil quand la milice viendra vous rafler ! D'ailleurs pourquoi z'êtes encore là ? 

Alors que la gestapo vous a pris… ».

 

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Bon...

 

Ça n'a pas été facile de la calmer, la mère Paillette, de la faire redescendre... puis de la faire remonter chez elle, de la mettre au lit, attendre un peu qu'elle s'endorme.

 

Ça n'a pas été facile de claquer la porte en sortant, de trouver soi-même le sommeil en imaginant la vieille en proie à ses délires, seule…

 

Mais fallait bien qu'on dorme, fallait qu'on soit en forme car le lendemain c'était les vacances de Noël qui commençaient et donc, pour nous, le départ pour fêter la joyeuse fin d'année chez mes vieux parents à Grenoble, au milieu des montagnes enneigées.

 

On s'est donc lâchement persuadé que la vielle dame avait seulement subi un petit déraillage, qu'elle était encore sacrément alerte et qu'elle allait reprendre sa petite vie, ses petites habitudes, les petites courses à la supérette, et sur le retour avant de remonter chez elle le petit café noisette chez Momo. 

 

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« Ah oui, il était bien aimable avec moi, Momo, si il n'avait pas trop de monde il me montait même les courses. Et puis, le plus souvent, il m’offrait la noisette ».

 

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Mais Momo aussi, avait pris des vacances. Il n'aimait pas la neige mais il voulait que ses enfants, pour une fois, puissent aller au ski comme les copains de l’école. Ça l'avait un peu déboussolé Mme Pailletteces changements, ces absences.

  

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« ben, c’est sûr que j’étais moins guillerette quand je sortais ».

 

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Ça lui donnait comme une fragilité. Faut pas être fragile dans des quartiers comme le nôtre…

 

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« Un après-midi, je m'étais pomponnée un peu plus que d'habitude car j’avais envie d'une  noisette, enfin, c’est surtout que je m'embêtais chez moi, j'avais envie de prendre l’air et je ne voulais pas faire mauvaise impression chez le kabyle que je ne connaissais pas bien, celui qui tiens la "Baraka" à l'angle de la rue. Pauvre de moi ».

 

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Sur le court chemin du café, des jeunes à scooter lui arrachèrent le collier en or qui trônait sur son chandail.

 

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« Celui avec la médaille de la vierge, quelle honte ! Et mon sac à main… c’est pas qu’il y avait grand chose dedans mais, je ne voulais pas le lâcher, alors ils m’ont balancé par terre, la tête contre le bitume, et ils m’ont trainée jusqu'à ce que la bandoulière lâche ».

 

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Ça lui fit un vilain bleu qui assombrit la moitié du visage et des éraflures profondes sur l'épaule, la hanche et la jambe droite.

 

Ça lui avait fait mal à madame Paillette... au moral aussi, et même surtout...

 

Ca faisait si longtemps qu'elle habitait le coin... elle avait vécu la guerre dans ce quartier… 

 

Jeune, elle avait résisté... puis avec le temps, elle a accepté tous les nouveaux arrivants... les nouveaux voisins…

 

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« Et pas qu’un peu hein ? 

 

Il y avait déjà les gitans, puis ça a commencé avec les italiens, les espagnols, les arabes, les portugais, les polonais, les babas cool, les noirs, les loubards, les maliens, les turques, les kurdes, les bulgares, les bobos, les roms…

 

On peut dire que j’en ai vu hein…mais là...ces jeunes là…

 

ils m’ont plus fait penser à des animaux sauvages. 

 

Je les ai bien observés pendant qu'ils me maltraitaient, je les ai bien fixé dans les yeux… 

 

ben je n'ai pas vu d'humanité là-dedans ».

 

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Elle avait pris ça comme un signe, voilà, elle n'avait plus grand chose à faire dans ce monde là. 

 

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« Ma vie n'a  pas été très folichonne, mais j’ai eu un peu de joie. Maintenant je n’ai plus trop d'amis, ils sont morts ou en maison de vieux. J’ai bien des enfants mais ils viennent rarement. Je m'en plains pas, car à chaque fois ils parlent de me fiche chez les vieux. Et puis, eux aussi, ils sont plus tout jeunes et ils ont leurs soucis.

 

Bon, donc, voilà : 

 

Déjà que j’ai plus trop de plaisir, à part faire un tour dans le quartier, sortir dans la rue pour servir de proie aux bêtes sauvages ? Très peu pour moi ! ». 

 

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Avec Momo on était rentré de vacances, et on s'était inquiété de ne pas voir Mme Paillette.

 

On avait frappé régulièrement chez elle et puis en fin de journée,

on s'était résigné à appeler les pompiers.

 

Comme on le redoutait, ils l'ont trouvé sans vie. 

 

Sa famille, qui en avait rien à foutre d'elle de son vivant en avait pas eu plus à foutre de sa dépouille.

 

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 « Surtout que je ne laissais que dalle à ceux qui auraient pu en avoir à faire ».

 

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Alors après l'enterrement, on s'était retrouvé peu nombreux chez Momo.

 

Quelques autres vieux, rescapés du quartier, buvaient tristement des noisettes.

 

Avec Momo, on n’avait pas trop le coeur à parler, alors on regardait silencieusement dehors, à travers la vitrine décorée pour Noël, la vie qui continuait.

 

Mais ça n'avait pas duré longtemps... 

 

Des bêtes sauvages s'étaient mis à parader dans la rue devant le café, en roue arrière, sur leurs scooters à échappement libre.

 

Éric Lamouroux 

Relecture : Pascale Barbey





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