CHRONIQUES DU TRÈS BAS MONTREUIL

Bouillon, semoule, aigreur et lassitude.


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GET27
Éric Lamouroux
Éric Lamouroux




INT - RESTAURANT - NUIT                                                

                     YOUSSEF

 

Seul en bout de table, il écluse les verres et considère cette tablée qui s’éternise.

                

 

Un pot de départ ! Ils leur a semblé convenable et bien aimable de m'organiser un pot de départ. Les connards. Si ils savaient comme j'en ai rien à foutre de leurs gueules... mes chers collègues, ces abrutis bienheureux.

 

Ils ont estimé idéal d’organiser la sauterie, chez Momo. Voilà ! On orchestre la fiesta du rebeu chez un rebeu. L’évidence. Y’a le couscous, manque plus que les youyous.

 

Depuis que j'ai été muté dans ce quartier, je ne me suis jamais autant farci de couscous. Même du temps où j'habitais chez les parents, ma mère ne préparait ce ragoût oriental, pas plus d’une fois par mois. 

 

Maintenant, sous l’impulsion des collègues, j'en ingurgite au minimum un, une fois par semaine. Toujours assis à la place d’honneur, pas que je la revendique, loin de là. Mais bon, vu mes origines, pour mes chers collaborateurs, elle m'échoit naturellement. 

 

Ils m'ont même érigé juge culinaire, spécial couscous. Youssef Ben Etchebest.  Je me suis donc farci tous les restaurants nord-africains qui pullulent dans le coin, et j'ai décerné à Momo, le prix du meilleur couscous du quartier. 

 

Pour être honnête, je ne l'ai pas vraiment choisi pour la qualité gustative du met, mais plus pour ce Momo que j’aime bien, et l’ambiance de son café restaurant.

A part le couscous tous les jours au menu, cela pourrait être aussi bien une adresse auvergnate, avec ses belles assiettes de charcuterie, son pinard pas dégueu. Une adresse bien française quoi.

 

Et puis il me fait marrer Momo, Mohand de son vrai nom. Surtout quand il râle sur ces arabes capables de lui squatter une table en terrasse, l’après midi entière, pour un café et dix verres d’eau. Et puis aussi quand il peste contre toutes ces incivilités. Ben oui, ils jettent tout par terre, mégots et papiers, alors qu’il a installé des cendriers et corbeilles. Et ils crachent au sol. Et ils embêtent les rares clientes en terrasse.

 

Heureusement qu’il est algérien, il pourrait trop vite être taxé de racisme. Mes collègues bien Français, par exemple, parfois, trouvent qu’il exagère. Enfin ça, c’était surtout au début, à l’installation de nos  nouveaux bureaux dans le bas-Montreuil, quand ils étaient plein de bons sentiments. 

 

Maintenant, avec le temps et les malheureuses expériences, ils se sont plutôt rangés sur l’avis de Momo. Le coté exotique du quartier a moins de charme depuis qu’il est gâté par toutes les inconvenances autochtones. Ils se donnent bonne conscience en disant que "tout n’est pas à jeter dans cet environnement hétérogène, loin de là, mais c’est juste une histoire de balance qui penche malheureusement sous le poids des désagréments."

 

Comme ils sont français on peut même dire que mes petits camarades sont devenus légèrement racistes. Mais ils sont tellement déconnectés de la réalité, et tellement dans le “ce qu’il convient d’être“, qu’il leur est impossible d’avouer cet honteux sentiment. C’est tellement délicat de parler de cela.

 

Moi, rien à foutre, je considère que je n’ai pas demandé à naître arabe, je n’ai pas demandé à m’appeler Youssef, alors j’ai le droit de critiquer tous les arabes et tous les Youssef de la Terre.

 

Dire que je me suis tapé tant d’années d’études afin de rentrer dans les hautes sphères de la plus grande banque Française pour être bazardé dans ce quartier de merde.


INT - RESTAURANT - NUIT

                                                

                       MOMO

 

Seul au bout du comptoir, il essuie les verres et considère cette tablée qui s’éternise.

 

                                                  

 

Ils ont pas fini encore ? Ils vont m'obliger à rester, juste pour eux ?

Jusqu’à quelle heure ?

 

Ils arrivent à 22h en demandant s'ils peuvent encore manger. Je leur dis que c’est bon, et là, ils s’installent au bar et boivent des apéros pendant une heure. Déjà qu’ils étaient bien chauds en arrivant, quand ils se mettent enfin à table, ils sont fin cuits. Après heureusement, la commande, ça va vite. 

 

Couscous Royal et du rouge pour tout le monde.

C’est après que ça traine encore.

 

Pourquoi ils commandent un Royal si c’est pour n’en manger même pas la moitié ? Et Youssef pourquoi il prend un couscous, alors que je vois bien qu’il n’aime pas ça ? Quand il vient seul, il ne prend jamais de couscous. Lui, je l’aime bien mais je le comprends pas. Il a bien réussi, il est bien habillé, mais il a pas l’air heureux. Mais il me fait marrer à toujours râler.

 

Par contre le vin, ça, ils finissent toujours les bouteilles.

Voilà, ils viennent de finir la dernière. C’est fini, j’en ouvre plus.

 

Je vais encore être obligé de les pousser à partir.

 

- « Allez les amis ! Désolé, mais je vais devoir fermer. »

 

Dans le même temps je descends le rideau à moitié et si quand je reviens au bar, ils n’ont pas bougé.

 

- « Allez les amis! On passe au comptoir, j’offre le digeo. »

 

Ça, ça marche toujours et ça me permet de les rapprocher de la caisse et la sortie.

 

Ma botte secrète, c’est le Get 27. Ça leur nettoie la bouche comme un brossage de dent avant d’aller se coucher. Et après cette liqueur, de toute façon, tu peux rien boire d’autre.Un autre Get peut être, mais c’est tout. C’est aussi le moment où il faut faire la conversation. Mais faut pas s’éterniser, faut savoir manœuvrer pour que cela s’arrête vite.

 

- « Alors Youssef mon frère , comme ça, tu vas nous abandonner ? »

- « C’est le boulot Momo, c’est la vie, c’est comme ça. »

- « Et où tu vas ? »

- « A Tokyo, au Japon. »

- « A ben dis donc, c’est pas la porte à coté ça. »

- « Non, c’est sûr.»

- « Mais on m’a dit que c’est propre là-bas et que les gens sont bien disciplinés. Pas comme chez nous hein? Héhéhé !»

- « On verra »

- « Il va pas te manquer le quartier ? »

- « Arrête tes conneries Momo. »

- « Et qu’est-ce tu vas manger là-bas? Y’a pas de couscous là-bas ? »

- « On verra bien. Allez, combien on te doit Momo ? »

 

Et voilà le travail.

Bonne nuit Msieurs Dames !

 

Éric Lamouroux


Idiocratie





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