NATURE HUMAINE

Serge Joncour


#Roman #Noir #Nature #Agriculture


L'Écrivain national

ou Serge Joncour va dans le bon sens


Couverture roman Nature Humaine serge joncour#Noir #Nature #Agriculture par guillaume cherel
© éditions Flammarion
Serge Joncour
© sous réserve de droits




Introduction


L’auteur de l’Ecrivain National ne s’en est jamais caché, il a grandi à la campagne, dans une famille pas du tout intello, mais pas simplette pour autant. 

 

Plutôt du genre taiseuse, dans l’action, au travail, les pieds ancrés dans la réalité de la terre nourricière. 

 

Forcément pas la tête dans les étoiles. 

 

Plutôt les yeux rivés sur le ciel, pour savoir quel temps il va faire, et sur la terre, afin d’être sûr qu’elle aura assez d’eau. Pragmatique. 


Ainsi, Nature humaine, le nouveau roman de Serge Joncour porte bien son nom. Car l'auteur en est une, de nature, au sens propre. 

 

Avec ses 1, 90 m, pour 100 kg, il a des allures d’ancien deuxième ligne de rugby, et depuis qu’il s’est laissé pousser la barbe, devenue blanche à la cinquantaine, il ressemble de plus en plus à Ernest Hemingway. 

 

Il est également humain, au sens figuré, avec ses défauts et qualités. Il a l’air paisible, comme ça, mais à l’intérieur ça bout, il a ses coups de colère, faut pas l’asticoter. 

 

Serge Joncour aime la bonne chère, davantage que la boisson (l’apanage de nombreux écrivains pourtant). 

 

Il connait les dangers de l'alcool, si l’on veut faire tourner une exploitation agricole. Que dis-je ? Une ferme 

 

On emploie de moins en moins ce mot : « ferme », comme le vocable de « paysan », devenu un sujet de moquerie : « Va ! donc, éh, paysan… ». 

 

Il en vient, le Joncour, de chez les « ploucs », et il semble s’être dit qu’au mitan de son existence, il était temps de regarder en arrière, de faire le bilan. 

 

Il évoque ce passé dans ce roman empreint de nostalgie, sans être mélancolique. 

 

Aujourd’hui, Joncour aime se poser le cul dans l'herbe, chercher le frais sous un noyer, et marcher sur un chemin sans croiser quelqu'un (surtout pas Sylvain Tesson, par exemple…) mais il n’a jamais été question de reprendre la ferme. 

 

Grâce à la littérature, il a pu imaginer, grâce à ce récit 100 % bio, si... Et s’il était resté à la campagne.

 

Autant vous le dire toute de suiteNature Humaine, c’est pas Fantasia chez les ploucsce film improbable de Gérard Pirès (1971), avec Lino Ventura, Jean Yanne, Mireille Darc et Alain Delon 

 

Ce n’est pas non plus L’amour est dans le pré, cette émission de télé qui se fout de la gueule des péquenots, l’air de rien. 

 

Ça commence dans le Lot, au début des années 80, sous Giscard, avant que Mitterrand et sa fausse gauche qui penchait à droite ne soit élu (10 mai 1981 pour les plus jeunes). 

 

Alexandre aide son père à la ferme. 

 

Ce « père » qui a fait quatre enfants à « la mère » (trois filles et un fils, le fameux Alexandre, double de l’auteur).

 

Pas loin, il y a le grand-père et la grand-mère, qui exploitaient la terre, dans le temps. 

 

Eux, contrairement à la tradition familiale, vivent leur retraite dans un pavillon, première entorse à la modernité, inéluctable. 

 

Il y a aussi un voisin grincheux, Crayssac, dit « le rouge », ou « le communiste », qu’il ne faut pas emmerder… 

 

Un solitaire, pur et dur, qui finira aussi par avoir envie d’une télé en fin de vie. 

 

Bon, étant donné que j’écris sur ce livre, que j’ai beaucoup aimé, avant sa parution, allant contre l’usage qui veut qu’on ne publie rien avant que le roman soit en vente en librairie, je ne vais pas dévoiler l’intrigue, savamment menée, qui rappelle ces années 80, ou une génération a cru pouvoir changer le monde. 

 

Disons simplement que Joncour, par petites touches, réussi le tour de force de donner l’impression que ses personnages sont des visionnaires, puisqu’ils prévoient, se méfient de tout ce qu’on sait déjà, nous lecteurs du XXIe siècle, à savoir la désertification, les grands travaux, la globalisation, le diktat du marché européen, les perturbations climatiques, etc…. 

 

Mais on ne les écoutait pas. 

 

Ils ont eu beau se méfier, d’emblée, intuitivement, de ces bureaucrates de Bruxelles qui entendaient leur expliquer comment « exploiter » leurs terres et leur bétail, ils n’ont pas eu voix au chapitre. 

 

On connait le résultat. 

 

Le « système » (capitaliste, autant dire les mots) a été plus fort. 

 

Le peuple a eu beau voter Non à Maastrichtl’Union européenne des super marchands l’a imposé. 

 

Tout ça est entre les lignes dans Nature Humaine. 

 

Pour une victoire dans le Larzac (la mort du général Custer n’a pas empêché de perdre la guerre pendant la conquête de l’Ouest), combien de batailles perdues. 

 

Il est question de la crainte du nucléaire, des premiers écolos radicaux, annonciateurs des futurs « zadistes », de l’irruption des autoroutes mais aussi d’amour et de vie de famille dans Nature Humaine. 

 

De ces familles rurales disloquées, parce que les jeunes partent à la ville.

 

Serge Joncour, répétons-le, connait bien cette vie de laborieux au grand air, et pour cause, il est tombé dedans quand il était petit. 

 

Mais il n’en fait pas un drame, comme Edouard Louis, avec Pour en finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014). 

 

Si l’on doit céder au jeu de comparaisons, il penche davantage du côté de Jean Teulé, pour sa sobriété, qui a écrit un livre poignantDarling (Julliard, 1998), inspiré de son enfance à une époque où tuer le cochon n’était pas un évènement. 

 

Et là je pèse mes mots, il y a du Flaubert, période Un cœur simpledans ce roman qui retrace une vie. 

 

Car Joncour ne juge pas, il expose les faits, raconte sans un mot de trop, la vie humble de cet Alexandre (sorte de Félicité, masculine et moderne) qui arrive à l’âge adulte pendant cette période charnièrel'Hypermarché Mammouth va littéralement écraser les prix, en expliquant aux éleveurs comment nourrir et exploiter leurs vaches. 

 

Une viande trop rouge, trop belle, paradoxalement trop bonne, se vendra moins parce qu’elle n’a pas la bonne couleur, plus claire, sous l’emballage (ou le contraire), pour attirer les acheteurs qui n’y connaissent plus rien. 

 

Ou comment s’adapter à un monde absurde, basé sur le toujours plus de rendements.

 

Pas d'esbroufe sous la plume de Joncour, il trace son sillon comme un agriculteur sur son tracteur. 

 

Travailleur, depuis une vingtaine d’années, il publie un nouveau roman tous les deux ans, en moyenne. 

 

Il brasse non pas du vent mais de l'ouvrage qui se déguste comme de la petite bière... 

 

Chaque livre est différent à la nouvelle cuvée. 

Celle de 2020 est excellente. 

 

Pile poil dans l’actu écolo-solidaire 

 

Oui, Serge Joncour est un gars de la campagne, ses bonnes joues rouges en attestent, et ce roman, plus noir que vert et rouge, le prouve. 

 

Il connait ces étés, où il fait bon vivre là, sur sa terre natale, au milieu des siens. Mais il n’est pas dupe. 

 

Il sait que dès que le soleil se couche, qu'il fait frais sous les arbres, sans parler de l'hiver, une envie de remonter en ville nous prend, sous peine de déprimer, voire de se suicider.

 

Comme Alexandre, il a découvert les filles, les villes et les politiques qui régissent le monde, en phase de mondialisation. 

 

Il a connu l'époque où l'autoroute ne traversait pas encore sa vallée. 

 

Cette époque où l'on allumait le poste de télévisionnoir et blanc, à 20 h pile, pour regarder le journal télévisé, ou Danielle Gilbert, à midi Première. 

 

Une époqueprendre le train en gare de Dieupental (Tarn-et-Garonne), ce trou du cul du monde, pour aller à Toulouse, était un micro-évènement (il ne fallait pas rater la Micheline !). 

 

Les vaches, il connait, comme tout ce qui pousse de bon dans les champs. 

 

Le passage où Alexandre n’ose pas dire aux hippies qu’ils font n’importe quoi sur leur communauté est savoureux. 

 

Joncour ne fait pas l'apologie du monde paysan. 

Il le décrit. 

 

Notamment en inventant ce personnage de Crayssac, vieux grincheux, rustique, râleur, rebelle, qui a raison de se méfier, en général. 

 

En voilà un qui ne parle pas pour ne rien dire. 

Brut de décoffrage mais juste. 

Pas tordu.  

 

Comme dans un roman noir, Joncour expose les faits, et l’air de rien, fait monter la pression. 

 

Le rythme de son récit avance de manière exponentielle, comme ce soi-disant progrès. 

 

Il s'est servi de son vécu, de son passé, et de son présent (ses parents vivent toujours à la campagne) pour y recycler ce vivant en train de mourir sous nos yeux. 

 

On est avec lui, et Alexandre, quand il s’agit d’hésiter entre aider le père ou partir, reprendre l’affaire ou retrouver sa dulcinée (la blonde Constanze, venue de Berlin-Est). 

 

Prendre le risque de se retrouver seul, sans enfants, sans descendance, comme le vieux Craissac…

 

Serge Joncour nous parle d’une époque où on mettait des poissons rouges au fond des auges pour garder l’eau propre… 

 

Une époque où les vaches en quasi liberté broutaient de l’herbe sans regarder les trains passer… 

 

Et pour cause, il n’y avait pas âme qui vive à 20 km à la ronde. A part Craissac. 

 

Lui, il sait comment ça va se finir. 

 

Alexandre, comme Serge Joncour, est un être sensible qui, par pudeur, ne montre pas ses sentiments. 

 

On est comme ça à la campagne. 

 

Il n’osera pas dire qu’il reste parce que le coteau, l’été, est « peint du violet éphémère du safran, et le tabac en fleurs (…) un champ de grappes blanches à liseré mauve. » 

 

Il revient parce qu’il a la nostalgie des odeurs de poulet (fermier forcément) dans le four, et du miel d’ambre, et de la luzerne à l’aube, du trèfle au coucher du soleil. 

 

Il sait apprécier le vrai silence, celui sans bruit de moteur au loin, et l’obscurité sans halo de lumière artificielle, même à des kilomètres. 

 

Joncour nous parle d’un monde où les enfants rois n’existent pas et où les chiens et chats se comportent en chiens et chats de ferme, ni plus ni moins. 

 

Un monde où on compte l’espace en hectares.     

 

Nature humaine serait écrit par un redneck du Kansas, publié chez Gallmeister, ou à Terres d'Amérique, la collection chez Albin Michel, on crierait au génie. 

 

Serge Joncour joue les ploucs mais mine de rien, depuis ses débuts au Dilettante, avec VU et UV (1998 et 2003), et L'idole (2005), L’amour sans le faire (2012) et Chien-Loup (2018), il en dit plus sur notre monde que des années d'études et autres essais sociologiques. 

 

La fin de ce roman « goncourable » en déstabilisera plus d’un.e.s.

Elle mériterait une suite… On parie ?

 

 

Guillaume Chérel

 

Nature humaine, de Serge Joncour, 

397 p, 21 euros, Flammarion.





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