LA MAISON

Emma Becker


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Extension du domaine de la pute

ou un récit éjaculatoire d'Emma Becker, la femme qui ose


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@ Flammarion
Emma Becker
Crédit © Arnaud Lajeunie




Introduction


L’auteur de ces lignes s’est fendu, il y a peu (6 ans tout de même) d’une lettre ouverte intitulée Nos filles seront-elles des putes comme les autres, qui répondait à l’Appel des 343 salauds, pondu par une bande de petits bourges cyniques, et de femmes réacs (la bande à Beigbeder) qui entendait s’opposer à la pénalisation des clients en lançant le slogan Touche pas à ma pute ! 

 

Ils se fichaient comme d’une guigne de la misère sexuelle des mâles, et du sort des pauvres femelles exploitées, mais faisaient plutôt allusion aux jeunes Escort-girls venues de l’Est, shootées à la coke, mais bon…

 

Le petit Bedos (Nicolas) s’est pris une soufflante de Gisèle Halimi avant de se retirer (sic !) de la pétition et Beigbeder m’a menacé de me faire un procès si je ne retirais pas mon texte des réseaux sociaux, pour résumer (il trouvait mon texte "ignoble"). 


Tout ça pour dire que La Maison mériterait le Prix de Flore (décerné le 12 novembre)


 

, que ces coincés du genou (du jury) n’ont pas osé décerner, l’année dernière, à Marie-Mathilde de Malfilâtre, pour son sulfureux Babylone Express (pour être juste, je crois savoir que Frédéric Beigbeder et Arnaud Viviant ont voté pour elle). 

 

Tout simplement parce que c’est un bon livre, bien écrit, comme l’était Babylone Express (on a déjà oublié le Prix de Flore 2018, à propos).

 

Bref, la lecture de La Maison, d’Emma Becker, m’a fait douter du postulat selon lequel la prostitution c’est forcément mal, à partir du moment où le corps de la femme est transformé en objet sexuel (pareil pour la pornographie, voire la GPA) par l’argent. 

 

Elle m’a fait vaciller dans mes convictions. 

C’est déjà beaucoup.

 

Tout ce que vous voulez savoir sur les bordels, sans oser le demander, est dans La Maison, d’Emma Becker.

 

Déjà autrice de deux romans (Mr. et Alice, éditions Denoël), elle s’inspire ici de son expérience personnelle, après avoir travaillé deux ans dans une maison close, en Allemagne, où la prostitution, encadrée, est autorisée. 

 

Disons-le d’emblée, il ne s’agit pas d’une apologie de la prostitutioncomme on a pu le lire, ou l’entendre ici ou là, de la part de gens (des femmes, surtout) qui n’ont pas lu le livre, ou on fait mine de ne pas le comprendre. 

 

C’est en écrivaine, avec tout ce que cela comporte de potentiel de liberté, et non en essayiste, ou en journaliste reporter, qu’elle a osé écrire sur la vie des filles (pas toujours de joie, évidemment) en Maison close.

 

Elle aurait pu se cacher sous le vocable de « roman », si galvaudé ces derniers temps (tout devient roman !), ou sous la bannière fourre-tout d’Autofiction. 

 

Emma Becker a tout bonnement écrit un excellent ouvrage de littérature, sur un sujet vieux comme le monde et basta.

 

C’est souvent drôle, intriguant, touchant, en un mot passionnant car elle décrit ce que tout le monde voudrait savoir sur ces gynécées, et encore, le secret professionnel existe entre collègues de sexe tarifé.

 

Avant elle, l’écrivaine suissesse Grisélidis Réal (La révolution des putes), avait raconté son parcours de péripatéticienne, avec une plume-scalpel, qui n’y allait pas de main morte, dans ses descriptions de sa vie de tapin, mais aussi à propos

des clients et de l’hypocrisie sociale. 

 

C’était cru et brut de décoffrage. 

 

Le récit autobiographique d’Emma Becker est davantage à placer entre Louis Calaferte et Henry Millerdeux auteurs qu’elle vénère -, c’est dire le compliment, et le grand écart qu’il lui a fallu faire pour oser écrire ce livre, sans trop intellectualiser, enjoliver. 

 

Surtout après avoir lu Nana, d’Emile Zola, qui la fascinait, raconte-t-elle, quand ses hormones ont commencé à la travailler, jeune-fille. 

 

Emma Becker écrit qu’elle est une femme qui aimerait parfois être un homme… 

 

Mais si Histoire d’O avait été écrit par un homme, c’eût été une toute autre histoire. 

 

Emma Becker est bel et bien une femme qui s’intéresse à la

sexualité, en général, la sienne en particulier (elle se demande si elle n’est pas nymphomane), qui ne se résume pas à des spasmes (l’éjaculation et/ou l’orgasme), comme elle l’écrit au cours de son récit. 

 

Emma Becker est subtile lorsqu’elle aborde la complexité de la puissance, parfois explosive - et source de fantasmes, et de contradictions - , de la sexualité féminine. 

 

Une des thématiques importante de ce livre, passionnant de bout en bout (on pourrait écrire de bite en bite (Emma aime les blagues salaces).

 

La Maison n’est pas un texte érotique (sinon il aurait été proposé à la Musardine).

 

C’est un livre de 370 pages, qui a demandé des années de travail, et de maturation, d’une écrivaine qui se comporte comme un électron libre, que soit au niveau sexuel (sa libido semble sans tabou ni limites), que littéraire : son style lui appartient, elle ne copie personne. 

 

On entend sa voix. On la voit. Elle se met à poil. 

Il faut beaucoup de courage (ou d’inconscience) pour ça. 

 

Emma Becker ne fait pas dans le Becket, elle connaît évidemment les excès et l’horreur de la prostitution de rue, qui réduit la femme à l’esclavage (elle a elle-même mal vécue une première expérience dans une première maison, le Manège, qui lui a fait apprécié la « douceur » de la Maison tenue par une femme qui connaissait le métier, pour l’avoir pratiqué). 

 

Ce n’est pas le vrai sujet ici. Le sujet est l’écriture avant tout. 

Le livre, le livre, rien que le livre. 

 

Bon ou mauvais ? 

Le reste n’est que littérature… 

 

Nous avons ici un livre sulfureux, dérangeant. 

La seule littérature qui vaille. Sinon, à quoi bon ?

 

Emma Becker explique avoir écrit ce livre pour raconter comment vivent les filles dans un clac, ce, après avoir longtemps fantasmé en lisant les romans d’Emile Zola. 

 

Mais n’est-ce pas l’inverse ? 

 

N’a-t-elle pas pris la littérature pour prétexte, afin de réaliser le fantasme de vivre de l’intérieur ce que ça fait d’être une pute ?

 

Et alors ? Même si c’était le cas, elle fait ce qu’elle veut, en adulte, femme libérée, émancipée tout ça, et elle le fait bien. 

 

La morale (catho) a décrété que certains fantasmes devraient le rester. Emma Becker a sauté le pas. 

 

Emma Becker ose écrire que si elle était un homme, elle irait au bordel. Elle ose rappeler que les talons aiguilles que portent presque toutes les femmes, un jour dans leur vie, sont des pompes de putes… 

 

Emma Becker ose.

Ecrire et vivre librement sa sexualité. 

 

Elle ose rappeler que tous les jours des millions de femmes se forcent à faire l’amour à leur mari, ou à faire des kilomètres pour gagner des clopinettes à exercer un boulot chiant… 

 

Alors, forcément ça dérange, choque, offusque, scandalise, la liberté de ton. 

 

De femme libre de vivre sa sexualité comme elle l’entend, parfois débridée, d’autres fois amoureusement assumée. 

 

Son discours (si discours il y a) est autrement plus radical que celui des féministes les plus radicales, finalement. 

 

Comme l’est celui de l’ex-actrice X, Ovidie, déjà citée. Voire celui de Zahia, l’ex escort, récemment en promo d’un film dans lequel elle joue une femme libertine. 

 

C’est la liberté d’Emma Becker qui dérange. 

Et son talent, son intelligence, sans doute aussi : 

 

« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui », écrivait Jonathan Swift. 

 

Cet exergue ouvre La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Vous me voyez venir… 

 

Emma Becker n’est pas un génie, mais depuis Catherine Millet, la critique d’art qui avait affolé le landerneau germanopratin pour avoir raconté comment elle prenait son pied en partouzant, son livre attise encore les passions, parce qu’il est question autour de sexe (tarifé). 

 

Comme si le reste des activités humaines ne l’étaient pas… tarifées.

 

Le problème, en littérature, c’est lorsque le fond, le sujet (la prostitution encadrée, ici) prend le pas sur la forme, le style.

 

Voici pourquoi La Maison d’Emma Becker mériterait le Prix de Flore, voire le Goncourt, et je pèse mes mots. 

 

Déjà, son livre est drôle et sensuel. On dirait presque un journal, intime, forcément.

 

Son histoire commence par une odeur (celle d’une étoffe), en l’occurrence un dessus de lit, et pas n’importe quel lit.

 

C’est un vestige de La Maison, qui vient de fermer, que la narratrice a racheté, comme pour garder une part de cette Maison de rêve, unique en son genre, en partie fantasmée, peut-être, puisque close mais ouverte (avec des règles à la cool, comparé à ce qui se pratique ailleurs) : on n’est pas à la Jonquera, quoi ! (*la ville des bordels à la chaine, en Catalogne). 

 

N’oublions pas qu’il s’agit d’un livre, de littérature, de mentir-vrai aragonesque. 

 

Ce jardin qu’elle décrit, par exemple, il n’existait sans doute pas. 

 

Or donc, elle commence comme dans un roman de Zola, à nous décrire les odeurs et la douceur d’une étoffe, comme au Bon Marché du Bonheur des Dames, car madame a des lettres. 

 

Plus loin, il sera question du parfum des filles, et de la couleur des différentes chambres thématiques. 

 

On est en pleine littérature. 

Elle donne à voir et à ressentir, et à penser aussi : 

 

« Quand ai-je commencé à penser vraiment ? J’ai eu une certaine

quantité d’idées à la con dans ma vie, mais il me semble que celle-ci a toujours été là, plus ou moins consciente » 

 

Sous-entendu, faire la pute… 

 

Il faut dire que la belle Emma a une sexualité débridée, décomplexée, elle nous le fait comprendre à demi-mot (un passé d’escort, quand elle était étudiante), des amants et amantes, quand ça lui chante. Le personnage d’Emmanuelle, à côté d’Emma, c’est Mère Thérésa. 

 

Sauf que sa vie, à elle, c’est d’écrire, dixit. Elle s’intéresse à tout et à toutes, les jeunes comme les vieilles, elle les observe et les écoute : 

 

« Le problème avec ce métier, c’est qu’au bout d’un moment, ton

corps ne sait plus quand tu fais semblant et quand tu sens vraiment quelque chose », lui confesse Hildie. 

 

Emma écoute aussi les confidences de certains clients : les habitués qui s’attachent à certaines filles, lesquelles finissent par les mépriser et les fuir s’ils deviennent trop pressants, collants. 

 

Il y a aussi le trop violent, le p’tit pépère qui ne paie pas de mine, avec sa mallette d’accessoires, mais les fait toutes jouir - sauf une, maîtresse SM -, d’un tour de main et de bondage bien ficelé ; ceux qui n’arrivent pas à bander ; l’absence de clients, c’est le pire, finalement, sauf pour Emma, qui se sert de ces moments creux pour écouter les confidences et leurs blagues : 

 

« (…) des conglomérats de filles tournent toutes vers eux leur visage las, tel un clan éclaté de suricates ».

 

Il y a aussi le coincé qui ne sait vraiment rien faire, même pas de ses doigts : 

 

« Faites un effort, mon vieux, c’est une professionnelle qui vous le dis » 

 

Elle passe de la réalité crue (scato), à l’humour de comptoir : 

 

« Certains soirs, je me verrais bien plutôt déboucher des siphons (…) Le problème dans ce boulot, ce n’est pas ce

que les autres en pensent, c’est ce qui se passe en nous. » 

 

Car les filles sont convaincues de faire le bien, tout en assumant leur sexualité « complexe et avide » de femme : 

 

« N’y-a-t-il pas un continent noir plus inquiétant encore que le simple fait de marchander son corps et son temps ? »

 

demande Emma Becket qui en connaît un bout sur la question.

 

De son propre aveu, elle n’écrit que sur les femmes. 

Et donc sur elle-même. 

 

En lisant entre les lignes, on sent bien qu’elle se livre à une thérapie, à page ouverte, qu’elle a besoin qu’on l’aime. Qu’il est question de ses sœurs et de sa mère mais quasiment jamais de son père. 

 

Son premier grand amour « sérieux » avait l’âge de l’être… 

son père. Psychanalyse de boudoir ? 

 

Peut-être.

 

Ce qui est sûr, c’est qu’elle a adoré fréquenter les filles de ce bordel « idéal ». C’est le concept de sororité qui ressort de ce livre. 

 

Emma Becker, en allant au bout de son fantasme (baiser et se faire baiser comme une pute) affirme, et confirme, dans ce troisième livre, son amour de l’humanité (qui comprend la masculinité et la féminité) - mais aussi son dégoût, sa colère (c’est souvent pathétique et sordide) envers cet appel des sens, cette sexualité obsédante, parfois bestial, parfois pas assez, trop intellectualisé, ou pas assez, et pas forcément rémunéré (une scène clé est cet après-midi où, malgré sa gueule de bois, elle accepte de recevoir chez elle, un client, dont elle n’a pas envie, mais qu’elle suce quand même, sans plaisir, sans se faire payer, comme pour lui faire du bien à lui, qui repart tout penaud chez sa femme enceinte). 

 

Emma Becker (comme Ovidie, pour la pornographie) ont beau nous dire qu’il y a des femmes qui, le temps d’assouvir leur désir-envie-curiosité-liberté, décident de gagner leur vie en exerçant le métier d’actrice porno, ou de pute (car c’en est un, de métier, même le plus vieux du monde !), et d’arrêter quand elles le veulent, on ne veut pas les croire et/ou les écouter. 

 

Emma Becker, comme Ovidie (où chacune des femmes que

j’ai aimé dans ma vie, même ma mère…) est ambigüe, percluse de contradictions mais elle en a le droit. 

 

Parce qu’elle est libre. 

Ce qu’il reste de tout ça, c’est un livre. 

 

Emma Becker a mis ses ovaires sur la table. 

 

De cette expérience, elle a accouché d’un putain de bouquin ! Et basta.

 

Guillaume Chérel

Relecture : Pascale Barbey

 

La Maison, d’Emma Becker

aux éditions Flammarion, 21 euros. 





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