L’article que je ne voulais pas écrire…



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Chronique littérature


Le livre que je ne voulais pas écrire
Erwan Larher
Crédit photo © Dorothy Shoes


Il y a un an, mordue par un cobra, une chanteuse indonésienne a terminé son concert avant de mourir. On ne pouvait pas avoir plus rock-attitude… pensait-on.

 

Avec son récit, génialement intitulé : Le livre que je ne voulais pas écrireErwan Larher, a en quelque sorte  terminé le concert des Eagles of Death Metal, interrompu au Bataclan, dans les conditions que l’on sait. 


Il se trouve que je suis « ami Facebook » avec Erwan Larherun collègue auteur que j’ai rencontré une ou deux fois, qui est le pote d’un bon pote à moi ; bref, les amis de mes amis étant des amis, lorsque le massacre du Bataclan a eu lieu, j’ai su qu’une de mes connaissances y était, comme à Charlie, d’ailleurs : ça touche davantage, c’est humain.

 

Aussi, pendant sa convalescence, j’avais trouvé très classe et intègre son refus des demandes d’interview racoleuses. Une attitude très rock rebelle, j’avais pensé, tout en me demandant si, à sa place, je n’aurais pas cédé à la tentation… 

 

La question était mal posée : un véritable écrivain ne peut pas ne pas écrire (cf. R. M. Rilke), un livre qu’il doit écrire. Ne serait-ce que pour sauver sa peau. Et ça tombait bien, parce que ça (sauver sa peau), c’était fait, comme on dit bêtement. Evidemment que j’aurais écrit un livre de cette histoire horrible et belle à la fois. Ne serait-ce qu’en guise de thérapie…

 

Plutôt que de me le faire envoyer en SP (Service de Presse), ce livre qu’il « ne voulait pas écrire », le sieur rockeur, Erwan Larher, je suis allé l’acheter, et pour le soutenir, lui comme sa maison d’édition (Quidam), et la librairie Le Monte-en-l’air, mais surtout pour le lire. Je me demandais comment il allait s’en sortir avec un sujet (piège) pareil.

 

J’ai commencé le livre et… je l’ai lu d’une traite. Impossible de m’arrêter. C’est un signe sans faille. La mayonnaise prend. Et puis j’ai lu les articles à propos de ce livre, en me demandant, cette fois, ce que j’allais bien pouvoir écrire de plus sur ce récit. Bon, assez parlé de moi : le livre donc. C’est un bon bouquin, lisez-le. (je pourrais m’arrêter là).

 

Oh, pas pour savoir comment c’était à l’intérieur de la salle mais à l’intérieur d’un écrivain.

 

Car c’en est un. D’écrivain… Erwan Larher a réussi à créer une œuvre d’art avec cette salle histoire, un peu comme Picasso avec le massacre de Guernica : je pèse mes mots. C’est à ça qu’on reconnait un véritable artiste.

 

Il cristallise, se surpasse, entre en transe, en communion, crée dans la fièvre, mélange réalité et fiction, transcende le réel, réinvente le paraître, défie la mort.

 

Car c’était ça le défi : créer un objet-livre, une œuvre d’art, qui se tienne littérairement, esthétiquement. Pari réussi car tout y est : rythme, style, émotion, amour, philo, politique, en filigrane. On entre avec lui au Bataclan et en on en ressort, comme on peut, tour à tour essoré, rassuré, mortifié, liquéfié, apeuré, soulagé, refroidi puis réchauffé par la bonté humaine.

 

Tout y est, vous dis-je : Yin-Yang. Le pire et le meilleur du genre humain. Il en fallait, du swing, rock-jazz-rap-slam, pour rédiger dans le genre Gonzo, en 24 h quasi, comme dans la série US. Le rythme est là (et ce truc ne s’apprend pas, on l’a ou on ne l’a pas), au diapason de son cœur de rockeur mis à nu. 

 

Impossible d’être plus à poil que ce soir-là, allongé contre une barrière métallique, avec une main amie, terrorisée, accrochée à sa santiag, la tête enfouie sous la terre, quasi, pour se faire le plus petit possible et ne pas mourir… d’une balle dans le cul.

 

Et il l’a pris, cette balle, et il ose décrire ce que ça fait, de réaliser qu’on n’est pas un héros (qu’aurions-nous fait à sa place ? Nous, quidam : le nom de sa maison d’édition).

 

Des jeunes paumés Kalach’ en main, il ne dit presque rien. Ce sont des armes à feu, bouches de feu, des Djinns (dans l'islam, les djinns sont des créatures dotées de pouvoirs surnaturels, ils ont été créés d'un maillage/tissage de « lumière d'une flamme subtile, d'un feu sans fumée).

 

Des flics et des sauveteurs, médecins, infirmières, il dit l’essentiel.

 

Oui, Erwan Larher a écrit un bon livre parce qu’il a mis sa peau sur la table et a réussi le tour de force de prendre le recul nécessaire à la conception littéraire, artistique, j’insiste vraiment, en demandant à ses proches d’écrire un court texte sur la manière dont ils ont vécu cet épisode tragique, de guerre au cœur de Paris, loin d’Erwan, tout en étant avec lui par télépathie.

 

Ce qui donne le fameux recul nécessaire pour rendre à cette œuvre journalistico-littéraire (un reportage en direct-livre) un livre complet. Pratiquement en 3 D, avec le son, les odeurs et les pensées.

 

Pari réussi, oui. Je pourrais écrire encore des pages sur ce livre court mais dense. Nulle doute qu’il vieillira bien parce qu’il est multiformes, écrit sur le vif, à chaud, avec les tripes. Il en ressort une impression de réel, au sens où le vrai sens de la vie apparait, entre absurde, folie et puissance des émotions, sensations, perceptions ; tous les sens en éveil.

 

Le genre de truc que l’amour provoque. Ce livre donne envie d’aimer les autres, plus que soi-même. Puisque c’est aussi un hommage à ses frères et sœurs de rock, qui ne s’en sont pas sortis, ce soir-là.

 

Il y est retourné, depuis, au concert, au rock, à la vie. Mieux que ça, à l’amour. De cette histoire de guerre, il a su créer/trouver de l’amour. Ça fait catho, dit comme ça, mais c’est à prendre au sens rock, à la Jim Morrison, plus qu’à la Jésus Christ, tendance Doors/portes ouvertes sur l’infini des sentiments.

 

Ça brule, ça ne laisse pas indemne, mais ça réveille.

Comme l’art et l’amour véritables. Longue vie à l’écrivain Erwan Larher.

 

Le livre que je ne voulais pas écrire, de Erwan Larher, 259 p, 20 euros, Quidam éditeur.     

 

Guillaume Chérel

Relecture : Pascale Barbey



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